Rêve de gosse

Extrait de mon journal de bord de voyage.

Entrée du 12 novembre 2016 au sujet de mon trek jusqu’à Gokyo Ri au cœur de la région de l’Everest.

Après avoir laissé la majorité de mes affaires dans le lodge où je comptais revenir travailler comme serveuse, je partis avec sur le dos un minuscule sac. C’était décidé, je prendrais la route de Gokyo et de ses splendides lacs. Dans mon paquetage, uniquement le strict nécessaire et peut être même moins. « Le poids c’est de la peur. ».

JOUR 1

La première journée de marche se fit sous un ciel d’un bleu si pur qu’il me rappela combien ma vie au Ladakh me manquait. Les premiers sommets m’arrachaient des jurons d’admiration à chaque tournant. Je croisai la route de quelques groupes organisés que ma solitude rendait soit admiratifs soit inquiets. Je n’osai pas leur signifier à quel endroit ils pouvaient se mettre leur avis.

La végétation était encore présente. Des arbres courts m’abritaient du soleil, leurs feuilles mortes déroulaient un tapis incendiaire sous mes pas. À ma droite, le vide sur quelques dizaines de mètres et à ma gauche s’élevait une paroi rocheuse ornée de cascades de plus en plus impressionnantes. On se serait cru dans quelques parcs du Nord des États-Unis.

Au bout de trois heures de marche, je me sentis chanceler, je me convainquis que c’était un effet de l’altitude. Pourtant, plus j’avançais plus je prenais goût à cette transe. Il semblait que mon corps avait trouvé son propre rythme, ne me laissant d’autre choix que de le suivre jusqu’à notre destination commune. Ce n’était pas l’altitude, mais bien une sorte d’ivresse de l’effort que je n’avais pas ressentie depuis bien longtemps.

La seconde partie de mon trajet se déroula dans une solitude quasi totale. Je croisai seulement un thar immense à la laine épaisse. Nous nous toisâmes avec méfiance durant une éternité puis une fois chacun assuré de la non-agressivité de l’autre, nous reprîmes notre chemin. J’arrivai à ma première étape en début d’après-midi, les lodges étaient déserts et le froid commençait à se faire vif.

Le soir, autour du poêle, je fis la rencontre d’Aahan, jeune indien de 18 ans qui avait entrepris la même folie que moi : atteindre Gokyo Ri seul sans guide ni porteur. En quittant le nid familial, il avait raconté à ses parents qu’il partait en vacances avec des amis à Goa. Contrairement à moi, lui s’était surentraîné et suréquipé pour l’expédition. Nous nous appréciâmes mutuellement, chacun respectant l’ambition et l’indépendance de l’autre. Nous décidâmes donc de faire un bout de route ensemble.

JOUR 2

Le trajet du second jour fut plutôt aisé, aucune pente raide et seulement 300 m de dénivelé positif. Nous passâmes deux cols qui offraient chacun une vue imprenable sur une vallée austère surplombée de blancs sommets. La végétation se faisait de plus en plus rare et rase. De petits buissons qui se prenaient pour des arbres à myrtilles tapissaient le sol.

Seules les cloches des yaks et les hélices des hélicoptères de secours déchiraient le mutisme de ces plateaux. Le temps se couvrit à notre arrivée, comme si les montagnes se voilaient, pudiques, ne voulant pas offrir leurs courbes à n’importe quel passant.

Nous arrivâmes à Phukta tôt, un seul lodge résistait tant bien que mal au vent qui venait de se lever. Les lodges du Khumbu se ressemblent tous, ils sont faits de fines planches de contreplaqué et ne contiennent que le strict minimum. Les matériaux sont montés en hélicoptère à Namche et ensuite les hommes prennent le relais, portant parfois jusqu’à 70 kg sur leur dos. Le froid fut l’un des pires que je dus endurer pendant mon aventure. Une méchante migraine commençait à poindre et il était impossible de se réchauffer. Nous fîmes allumer un feu de bouses de Yak séchées vers 17 h.

Ce soir-là, nous étions seulement quatre visiteurs : Aahan, un vieil allemand nommé Klaus, son guide Sherpa et moi-même. Incapable de tenir une conversation à cause de la douleur, je me plongeais dans un roman noir de Pascal Garnier trouvé par hasard sur le comptoir du lodge. J’allai me coucher directement après avoir terminé ma soupe à l’ail.

Nous passâmes une nuit plutôt difficile entre le froid, le mal de tête et Aahan qui se réveillait en sursaut à bout de souffle.

Jour 3

Le lendemain matin, je n’arrivais pas à prendre de décision, rester une nuit de plus à végéter frileuse ou bien tenter de monter de 320 m au risque de développer un œdème cérébral. J’allais tenter le coup. J’essayai de marcher afin de voir comment mon corps réagirait.

Au bout d’une dizaine de minutes, le froid mordant et l’inclinaison raide du sentier eurent raison de moi. Je décidai donc de rebrousser chemin à contrecœur et de laisser mon nouveau compagnon de route atteindre la dernière étape en solitaire.

Au bout de deux heures d’ennui cloitrée dans ma chambre et alors que je venais prendre le déjeuner, je constatai que le temps s’était grandement amélioré tout comme mon état de santé. Lorsque la gérante m’annonça qu’un groupe de 14 japonais accompagnés de 10 sherpas allait débarquer pour passer la nuit, ma décision fut prise.

Je pris lentement la route en espérant arriver dans les trois heures prochaines. Je partis donc peu assurée, certaine que le chemin serait désert. Le bruit courait que le temps était couvert et qu’il n’y avait plus de place pour dormir à Gokyo. Par chance, le frère d’un Sherpa rencontré à Namche me réservait une chambre.

La route fut davantage épuisante mentalement que physiquement. Chaque foulée hésitait entre la peur d’être rattrapée par la migraine et la détermination à atteindre un but fixé depuis de nombreuses années. Je songeais à la fierté que j’aurais une fois ce périple achevé, à la fierté que mon père ressentirait en apprenant que j’avais atteint la destination à laquelle il avait dû renoncer une vingtaine d’années auparavant en raison du mauvais temps.

Ainsi, je traversai un magnifique plateau recouvert de roches, parsemé de cairns et longé par un torrent de montagne. Je me surprenais parfois à réciter des mantras afin de fixer mon souffle et ma concentration. Sûrement aussi en espérant secrètement que les dieux résidents de ces montagnes assureraient ma protection. L’Himalaya ça vous rend superstitieux.

Je ne saurais dire si ce sont ces divinités ou un quelconque phénomène climatique, mais je fus escortée par le soleil presque tout au long du trajet alors que les nuages menaçaient le reste du paysage. J’atteignis finalement le lac de Gokyo au bout de deux heures de marche. En entrant dans le lodge, je trouvai Aahan en pleine conversation avec le propriétaire des lieux. Il fut surpris de me voir arriver, lui qui m’attendais le lendemain et il complimenta ma persévérance. J’avais une chambre moitié prix où passer la nuit, un ami avec qui passer la soirée et tout symptôme du mal de l’altitude avait disparu.

Pour célébrer cette victoire, je m’offris une part de Carrot Cake dans la boulangerie la plus haute du monde et entama de lire la biographie de Milarepa.

Jour 4

Après avoir occupé la nuit à se raconter des histoires dignes de gamines de 15 ans en soirée pyjama, nous nous levâmes à quatre heures afin d’attaquer l’ascension du Gokyo Ri avant l’aube.

Nous partîmes donc dans l’obscurité et le froid armés seulement de nos lampes torches et de nos rêves de gosses. La montée fut longue et douloureuse, le dénivelé de 700 m et le manque de sommeil se faisaient ressentir à chaque pas. Nous fûmes lents, mais nous atteignîmes le sommet juste après le lever de soleil.

La vue à 5500 m était à couper le souffle. Quatre des plus hauts sommets du monde nous faisaient face. Les cimes mythiques nous encerclaient et en contrebas des lacs d’un bleu azur reflétaient les cieux immaculés. Et puis

Sagarmatha, le Mont Everest se dressait là, colossal. Il semblait qu’en tendant le bras nous pouvions en détacher un morceau et l’emporter comme illustre souvenir. Nous choisîmes d’aller le plus loin et le plus haut possible. Nous restâmes plus de deux heures bercés par la majesté du lieu, à tenter de nous emplir de cette beauté quitte à en faire une overdose. Peut-on mourir d’un trop-plein de grandiose ?

Je l’avais fait, j’avais réussi à aller jusqu’au bout de mon expédition. J’avais atteint le meilleur point de vue sur la chaîne de l’Everest, seule avec un petit sac de quelques kilos et une ambition qui pesait des tonnes.

J’étais exactement là où je devais être.

Lha gyalo, une fois de plus les dieux étaient vainqueurs.