La meilleure version de soi-même ou l'illusion du contrôle

Retranscription du podcast Glamazone Studies – Episode 3

Prenons la clé des champs et profitons d’un moment suspendu à l’ombre d’un pommier en fleurs pour interroger l’idée d’une meilleure version de soi-même.

Si le Glamour permet un acte d’autocréation, comment faire pour ne pas tomber dans la poursuite fiévreuse d’une meilleure version de soi-même ? Quel est le cadre de cette amélioration potentielle et finalement, peut-on vraiment avoir le contrôle sur soi-même ?

Du cosmos au moi tout puissant

Vous l’aurez peut-être compris, j’aime beaucoup faire de mon mieux pour remonter à la racine des choses pour comprendre comment cette idée est devenue une vérité.

Comment le moi est-il devenu le centre de nos préoccupations et surtout comment est-il devenu le sentier qui a pour lourde tâche de nos mener à l’épanouissement ?

Il me semble que prendre l’entière responsabilité de son salut est une idée relativement récente.

Alors que durant l’Antiquité, les signes d’une vie réussie étaient la transcendance de soi en trouvant sa place dans l’ordre naturel du monde. On trouvait alors son propre lieu naturel, son topos. Cet ordre du monde était régi par une entité extérieure, le Cosmos. Elle fut petit à petit remplacée par la figure de Dieu, qui a servi de nouvelles figures d’autorité supérieure à l’homme. L’individu n’était maitre ni de son destin, ni des conséquences de ses actes.

Puis, le siècle des Lumières et ses valeurs humanistes ont remis l’Homme au centre du cosmos. Les dieux ont perdu peu à peu de leur pouvoir, c’est donc à chaque individu de trouver comment justifier le sens de son existence. L’évolution des mœurs et de notre société favorise l’individualisme au point d’en faire un puissant argument de vente. Le sens du passé, de la lignée et des ancêtres s’effacent au profit d’une expérience immédiate et instantanée de la vie.

Je passe avant le reste et l’objectif de mon existence est ma propre réalisation. Les règles et les interdits autrefois dictés par des entités supérieures comme Dieu, le Cosmos ou des traditions familiales deviennent alors une responsabilité personnelle. Comme le dit Julia de Funes dans son essai sur le développement personnel, c’est alors que l’individu adhère à l’illusion que tout lui est possible.

Que ce soit dans le temps comme dans l’espace, différentes sociétés ont proposé et proposent encore aujourd’hui d’autres voies pour atteindre cette réalisation personnelle.

Par exemple, la nation Siksika qui occupe aujourd’hui une réserve en Alberta au Canada pose la réalisation de soi comme base pour ensuite contribuer à la réalisation de la communauté et enfin assurer la pérennité de la culture. Le cadre n’est pas concrètement posé, mais cette hiérarchie s’observe dans le mode de vie des membres de la nation.

Cette perspective a inspiré le psychologue américain Abraham Maslow pour sa théorie de la motivation et des besoins. Maslow a passé 6 semaines dans une réserve Blackfoot durant l’été 1938 alors qu’il souhaitait tester l’universalité de sa théorie sur les besoins. Ce qu’il y a découvert était que la réalisation de soi était innée et non une quête individuelle. Par exemple, les enfants y sont considérés comme des membres à part entière de la société et grandissent avec peu de restrictions, en partie parce qu’ils sont déjà responsables et « la meilleure version d’eux-mêmes ».

Il a également observé que l’entraide et le fonctionnement en communauté dépassaient ses théories sur le besoin de domination.

Maslow lui-même a apporté de son vivant une critique de sa hiérarchie en ajoutant la transcendance de soi. En accord avec les valeurs Siksika, il a souligné l’importance de la communauté dans l’épanouissement d’un individu. Selon lui, c’est par la société et non uniquement de l’individu que les conditions de l’épanouissement se créent.

Bien que Maslow n’ait pas lui-même créé la structure pyramidale et que ce soit une simplification de sa théorie, c’est ainsi qu’elle est transmise et que nous la connaissons aujourd’hui. Une hiérarchie où la réalisation de soi est au sommet.

Nous l’acceptons, car elle fait partie intégrante de notre culture et que comme Abraham Maslow, nous ne la questionnons seulement lorsque ce modèle rentre en collision avec d’autres propositions.

L’illusion du contrôle

Pour atteindre cette version de soi optimale, les médias et les coachs en développement personnel recommandent une optimisation extrême de notre quotidien. Cela passe par le management de son temps, de sa santé, de ses loisirs et de ses pensées.

Comme si le secret d’une vie épanouie était plus de tâches, plus de contrôle sur soi et sur son temps et plus de productivité. Comme si viser une meilleure version de soi-même grâce à des produits de skin-care ou des routines était la solution pour échapper à une réalité qui nous affecte. On offre un packaging estampillé spiritualité, pleine conscience ou encore self-care à une pensée capitaliste de productivité toxique à laquelle nous sommes déjà habituées. On propose des recettes toutes prêtes pour sa santé mentale sans réellement reconnaître l’impact d’une pandémie mondiale, des réseaux sociaux, de la crise écologique et des différents systèmes d’oppressions raciaux, patriarcaux en place. L’épanouissement est un bien de consommation désormais réservé aux plus privilégiés à travers des livres, des retraites, des applications.

Au-delà d’ajouter du travail dans une journée déjà bien remplie, ces conseils ne font qu’élever les standards de perfection, surtout pour les femmes. Tout comme l’invention de l’aspirateur et de la machine à laver était censée « empouvoirer » les femmes au foyer dans les années 50, mais leur rajoutait des tâches, les conseils pour atteindre la meilleure version de soi-même se transforment rapidement en injonctions sous couvert de self-care. Je pense notamment à Marie Kondo qui transforme le fait de ranger sa maison et de plier ses vêtements en expérience spirituelle bénéfique pour l’esprit.

Ils offrent également une illusion de contrôle en cherchant à éviter à tout prix l’inconfort, l’ennui, la colère, la honte. Ce contrôle extrême de soi et de sa journée apporte plus de troubles.

La meilleure version de qui ?

Le royaume du développement de soi offre un travail en profondeur sur une meilleure version de soi comme réponse au besoin de réalisation de soi.

J’en viens donc à me demander qui a décidé que la version actuelle de moi-même n’était pas la meilleure ? Surtout qui est capable de mettre précisément le doigt sur la version actuelle de moi-même de manière objective et factuelle ?

Pour ce faire, il faudrait que je sois pétrie d’une identité définie, limitée, claire et solidement ancrée. Il faudrait que mes traits de personnalité s’appliquent à toutes les situations, que mes émotions et mes pensées définissent mon identité. Et notamment que tout soit figé.

Parce que si l’on veut une meilleure version d’un objet, il nous faut déjà connaître concrètement le caractéristique de ce sujet qui est à améliorer. Il est alors nécessaire d’avoir des données absolues.

Cette paresse que je ne cesse de souligner chez moi est-elle absolue ? Ou ne suis-je simplement pas linéaire dans ma façon de produire ?

Votre timidité qui vous ronge est-elle absolue ? Ou bien vous arrive-t-il d’être tout à fait à l’aise avec des inconnus lorsque vous maitrisez le sujet de la conversation ?

Après le concept d’impermanence, l’une des premières choses que m’a enseignées le bouddhisme tibétain est l’absence du « Je ». Le bouddhisme est une doctrine aux fondations très logique et le débat est d’ailleurs une discipline obligatoire pour les moines dans les monastères tibétains. Nous arrivons donc à cette conclusion de l’absence de moi par le questionnement de ces composantes.

Qu’est-ce qui constitue ce « Je » ? Puis-je le pointer du doigt ?   Est-ce l’alliance de mon corps et de mon esprit ? Si je perds un bras, serais-je toujours Aline ? Et si je perds la mémoire ou si je suis sous l’emprise de quelqu’un d’autre ? Suis-je toujours ce « Je » capable de créer une version améliorée de moi-même ?

Comme chaque événement est impermanent, comment puis-je dire où se situe le Je ? Ma pensée est constamment influencée, mon corps est composé de cellules qui se renouvellent et habité de microorganismes, sont-ils également moi ? On parle de soi empirique qui existe et n’existe pas en même temps. Il existe parce qu’on l’a nommé, mais il n’existe pas, car ce moi est uniquement composé de différents agrégats en constante évolution. Par exemple, le corps est impermanent, on ne peut donc pas y attacher une propriété ou une sensation de « Je suis ce corps ».

D’une part le bouddhisme nous enseigne l’impermanence de tout événement et l’absence du « Je » et de l’autre la philosophie d’Hume souligne que notre perception du moi est en réalité une entité fictive crée par notre imagination afin de donner du sens à une succession d’impressions, de perceptions et de sensations.

Pour faire simple, il est plus facile pour notre esprit de nous considérer comme un objet invariable et continu que de comprendre chaque instant distinct du suivant.

Cette idée d’un « Je » fondamentalement absent se retrouve dans aussi la philosophie de David Hume. Il écrit que comme la conscience, la sensation d’une identité est une illusion crée par l’imagination pour donner du sens à une succession ininterrompue de perceptions et de sensations.

Parce que si l’on suit le fil de cette idée, si l’identité est fiction que nous créons pour apporter de la cohérence : considérer une version de soi-même meilleure que les autres ne peut avoir comme origine qu’un jugement arbitraire de soi.

Tout cela me semble davantage générer des sentiments de culpabilité, de manque d’estime de soi, de frustration. Je crois que l’industrie de la beauté, de la minceur, les médias et une bonne partie de la société nous rappelle déjà quotidiennement que nous ne sommes pas assez, qu’il faut faire plus, vouloir plus et être plus.

Je ne sais pas vous, mais rajouter à cela celle du développement personnel, je ne suis que moyennement intéressée par la proposition.

Nous voilà bien maintenant. Je vous parle d’absence de « moi », d’entité fictive, mais cela ne change en rien le fait que nous ayons la sensation d’être deux personnes distinctes assises là sur l’herbe, une tasse de thé à la main. Je vois vos lèvres s’entrouvrir et vos poumons se remplir pour me dire « Aline, tout cela est très intéressant, mais toi qui parles d’émancipation et d’affirmation de soi, on fait quoi maintenant ? »

Que faire alors ?

Accepter

Bien évidemment, je n’ai pas de réponse ou de recette toute faite, mais je peux tout de même proposer quelques pistes de réflexion à savourer sur le sentier du retour.

Peut-être que la première étape serait l’acceptation ? Pas dans le sens où tout est parfait, mais dans le sens de se laisser traverser par les émotions, comprendre qu’il y a bien plus de forces en jeu dans l’épanouissement de soi que notre propre volonté. L’influence de notre culture, de nos relations par exemple.

Je parle ici bien d’acceptation et pas de résignation. Ne pas s’opposer de résistance à ce que le quotidien nous sert sur un plateau, observer et vivre.

Puis embrasser l’expérience humaine dans sa complexité et dans tous ses paradoxes sans tenter de la rationaliser, de la minuter, de la transformer en données plus faciles à comprendre et à ingérer.

Enfin, accepter l’idée d’une réalité absolue où l’identité est une fiction, où le bien et le mal n’existent pas, chercher à comprendre au-delà de ce que l’on nous a appris, de chercher des ressources fiables pour avancer, mais aussi et surtout accepter cette réalité relative dans laquelle nous évoluons au quotidien, où nous nous percevons comme une entité solide et où le bien et le mal existent réellement, où notre contrôle sur les événements est particulièrement limité, où nous ne pouvons pas intégrer toutes nos nouvelles réflexions sur le sens de la vie et où notre cerveau est un partisan du moindre effort.

Ne plus éviter l’idée que notre temps ici est limité, en accepter pleinement l’idée pour donner plus de sens à la multitude de sensations et de perceptions qui habitent notre quotidien.

Faire appel au Glamour

Parce que nous n’avions pas encore parlé de Glamour, de strass, d’invention de soi. Je n’allais pas quitter un si délicieux moment sans parler de mon sujet d’étude favori !

La définition du Glamour comme illusion se marie à merveille avec l’idée d’une identité fictive qui n’existe que dans notre imagination. Nous n’avons certes pas les clés pour comprendre, mais je crois que voir le monde à travers la lentille du Glamour nous permet justement de prendre part en partie à ce jeu de l’imagination.

Et si au lieu de chercher une meilleure version de soi-même par un acte de réparation, nous décidions d’être un acte de création. Comme l’écrit Oscar Wilde dans le Portrait de Dorian Gray, « de temps en temps, une personnalité complexe prenait la pince de l’art, devenait vraiment ainsi en son genre une véritable œuvre d’art, la vie ayant ses chefs-d’œuvre, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture »

Ce changement vers une perspective plus créatrice et épicurienne offre un peu plus de légèreté, d’empowerment à la question existentielle de la réalisation de soi.

Revoir sa place dans le monde avec la lentille de l’interdépendance

Enfin, lorsque l’acte de création de soi remplace progressivement celui de questionnement de soi, il est peut-être temps de prendre du recul et de voir une vision plus panoramique. Nous avons désormais une meilleure idée de notre place dans le monde, nous savons comment nous souhaitons agir et interagir avec lui.

Pour reprendre les idées à la fois de la nation Siksika, du bouddhisme et de la philosophie, nous vivons en interdépendance avec notre environnement et nos congénères. Dans Glamazone Studies, je mentionne beaucoup le fait que la société et les autres confectionnent notre pensée et notre perception de nous-mêmes. L’interdépendance cela marche aussi dans l’autre sens, lorsque nous réapprenons à nous définir par nous-mêmes, à prendre soin de nous, nous pouvons en parallèle agir selon nos valeurs et laisser nos actions matérialiser et pérenniser notre Glamour.

Mes sources pour construire l’épisode

 
Teju Ravilochan, Could the Blackfoot Wisdom that Inspired Maslow Guide Us Now?, Medium, publié le 4 avril 2021, consulté le 19 mars 2022, https://gatherfor.medium.com/maslow-got-it-wrong-ae45d6217a8c
 
Teju Ravilochan,What I Got Wrong: Revisions to My Post about the Blackfoot and Maslow, publié le 14 juin 2021, consulté le 19 mars 2022, https://gatherfor.medium.com/i-got-it-wrong-7d9b314fadff
 
Saint Andrewism, Rethinking Maslow’s Hierarchy of Needs, YouTube, publié le 24 novembre 2021, consulté le 19 mars 2022, https://www.youtube.com/watch?v=aRzejkbeH5s
 
Defunes Julia, Développement (Im)personnel : le Succès d’une Imposture, L’observatoire Eds De, 2019.
 
Wilde Oscar, Le Portrait de Dorian Gray, LGF, 1972.

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