Katmandou la nuit

Extrait de mon carnet de bord de voyage.

Entrée du 20 novembre 2016.

Hier soir, je suis allée voir Doctor Strange, une superproduction hollywoodienne qui se tient en partie à Katmandou.

À la sortie du cinéma, il me fut impossible de rentrer à Baudha en taxi. J’acceptai donc l’invitation de mon ami Sanjay à passer la nuit dans l’hôtel de son cousin à Thamel. Le film et la bonne compagnie m’avaient mise en joie et j’étais partante pour rejoindre l’ancien quartier hippie à pied.
 

La promenade du retour fut des plus exquises. Il se faisait tard et la ville s’était endormie quelques heures auparavant. Nous déambulâmes dans les rues désertes des vieux quartiers avec pour seule escorte les chiens errants, sortis pour leur collecte quotidienne de détritus.

Les vieilles maisons de petites briques et de bois travaillé se dressaient de chaque côté. Le faible éclairage gommait les défauts de leur grand âge et faisait ressortir le travail minutieux des sculpteurs newars. Les encadrements de portes présentaient des motifs élaborés et chaque fenêtre était surplombée d’un petit chapiteau semblable au toit des temples.

Au-dessus de nos têtes, des guirlandes argentées — vestiges des festivités du mois précédent, faisaient office de voûte céleste. Il était impossible de percevoir les fils qui amarraient ces petits fanions aux murs ce qui leur conférait une aura féérique. Ils voletaient paisiblement au grès du vent et scintillaient lorsque la lueur d’un lampadaire daignait les atteindre.

Les bâtiments n’étaient pas aussi agiles, ils étaient supportés par des poutres de bois grossièrement adossées aux parois et plantées à même le sol. Le violent tremblement de terre de l’an passé avait laissé de profonds stigmates sur toute la cité. Des grands temples aux modestes demeures de ce vieux quartier, personne n’avait été épargné.

Parfois, une petite place circulaire venait surprendre le caractère rectiligne de notre trajet. Au centre trônait une stupa bouddhiste couverte de drapeaux de prières ou bien un petit temple hindou avec sa cloche. Rappelant (le fallait-il ?) la haute teneur spirituelle du lieu.

D’aucuns pourraient penser que ces vieilles bâtisses en équilibre, la route défoncée jonchée de sacs éventrés était loin de représenter le décor idéal pour une balade nocturne. Ils auraient tort. Une ambiance apaisante planait dans l’air frais. Je ne me sentais ni menacée par les meutes de chiens ni par les bâtiments branlants. Ils semblaient plutôt tous vouloir se pencher vers moi afin de pouvoir, eux aussi, me transmettre leur témoignage de la catastrophe.

Nos pas touchèrent de nouveau le bitume. Nous arrivions à Thamel où les enseignes lumineuses se battaient pour obtenir le plus d’attention. Je me vis octroyer gracieusement les clefs d’un appartement sur le toit de l’hôtel. Une dernière cigarette avec Sanjay, un dernier débat sur le sens profond de l’existence avant de prendre nos quartiers dans nos suites respectives.

Au loin, le club Purple Haze crachait des reprises des grands classiques du rock des 60’s aux 90’s. Impossible de dormir, je passai donc une partie de la nuit à siffloter les refrains des morceaux qui avaient accompagné mon adolescence.